Exposition été 2010

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Afin de répondre à l’attente de nos visiteurs, qui n’avaient pu voir cette exposition l’été dernier, nous avons maintenu un panneau retraçant la vie hors du commun de ce couple emblématique de l’Empire (et grands-parents des anciens propriétaires du château de Lévaré).

Avant la lettre mais avec beaucoup de lettres, les Abrantès ont préfiguré ce que pouvait être un couple « people » au temps du Consulat puis sous le Premier Empire. En effet, celui qu’on appelle « le beau Junot » va former avec Laure de Permon un couple phare de la vie parisienne au tournant de 1800, année de leur mariage. Elle a 16 ans, il en a 29 et c’est l’union de l’eau et du feu, de « la tempête » surnom de Junot, et du caractère bien trempé de Laure qui ne manquera jamais d’essuyer… les tempêtes et les orages ! Le couple fera beaucoup d’envieux, dépensant sans compter, menant grand train (Junot vient d’être nommé gouverneur de Paris par le Premier Consul) jusqu’à ce que Bonaparte se fâche et les rappelle à l’ordre, c’est-à-dire à un peu plus de mesure. Une notion qui n’est pas vraiment dans les gênes de Junot, pas plus que chez son épouse. Après en avoir eu beaucoup, la fin de l’Empire sonnant le revers de fortune, Laure d’Abrantès courra après l’argent toute sa vie, au point de finir seule et ruinée. Un destin romanesque qu’elle mit en scène dans ses Mémoires (18 volumes)… Junot : un homme épris d’idéal, mais pris dans ses contradictions et ses errements. Laure : une femme d’esprit, une femme de cœur, une femme de lettres. Quel programme !

 

Junot : le général qui rêvait d’être maréchal

Son titre de gloire, il l’a acquis à l’avant-garde d’une troupe de 500 cavaliers et fantassins quand il met en déroute une armée turque de plusieurs milliers d’hommes à Nazareth, le 8 avril 1799, durant la campagne d’Egypte.
Auparavant, au siège de Toulon puis en Italie, il est devenu le meilleur ami personnel de Bonaparte, qui n’a que deux ans de plus que lui. Intrépide, courageux, un peu chien fou, Junot est le premier aide de camp du futur empereur. Ils vont connaître là une période d’intense amitié qui ne se renouvellera plus.  Junot, malgré cette proximité, n’obtiendra pas la main de Pauline, sœur de Napoléon, et se vengera plus tard en devenant l’amant de Caroline, l’autre sœur volage, épouse de Murat.

 

Un valeureux officier et un séducteur intrépide, victime de la pire blessure : celle d’amour-propre.

Colonel-général des Hussards, Junot est un bel homme à la taille élancée, au visage ouvert, aux traits délicats (malgré ses cicatrices) et dont la flatteuse apparence lui vaut de grands succès féminins. Hélas, outre une tendance à dilapider ses biens, les conséquences de certains graves blessures vont l’entraîner à commettre de nombreuses fautes, en Espagne et surtout durant la campagne de Russie où, le 19 août 1812 à Valoutina il subira une défaite qui lui fera définitivement perdre les chances d’obtenir son bâton de maréchal et aussi la raison, qu’il avait fragile. Atteint de délires, après quelques épisodes grand-guignolesques, notamment un bal à Raguse où il se rend nu, alors qu’il est gouverneur des Provinces Illyriennes, Junot est ramené de force en France où il meurt des suites d’un accident en 1813. Après avoir jeté l’argent par les fenêtres, c’est lui-même qui s’est jeté dans le vide, comme si cette chute préfigurait l’allégorie du général en mal d’amour et de reconnaissance.
Napoléon dira de lui, éloge assez cruel : « Il avait dissipé de vrais trésors sans se faire honneur, sans discernement, sans goût; trop souvent même, dans des excès grossiers. »

Orde de mission du Général Junot

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Junot et Laure : une femme de tête, un général qui perd la sienne

On l’a vu, si Junot a très tôt montré des signes d’instabilité caractérielle, sa femme, elle a su garder la tête sur les épaules. D’ascendance aristocratique, Laure de Permon a l’habitude de fréquenter le monde même si elle ne vit pas dans l’opulence. Sa mère est une amie de Laetizia, la mère de Napoléon, au point que ce dernier est hébergé par elle dans sa période de « vaches maigres » en 1794 à Paris et qu’il lui demanda même sa main, en vain (c’est du moins ce que prétendit Laure dans ses souvenirs). Napoléon a ainsi connu Laure petite fille. C’est sans doute l’une des raisons qui l’a poussé à richement doter la jeune femme en lui faisant épouser Junot.
Cependant, après la période faste (Laure fera partie de la Maison de Madame Mère avec le titre de « dame pour accompagner ») et malgré l’obtention du titre Ducal, la période des troubles va succéder avec les déboires liés aux problèmes de santé de son mari. Junot disparu en 1813, Laure va non seulement devoir s’occuper seule de ses enfants mais subvenir aux besoins d’un foyer qu’elle gère désormais sans l’appui impérial. Napoléon déchu, c’est aussi le début sa lente déchéance.

 

Duchesse d’Abracadabrantès et amie de Balzac

Elle va alors se lancer dans l’écriture de ses Mémoires publiés avec un certain succès sous le nom de duchesse d’Abrantès. Mais son imagination débordante, et pas toujours très historique, va lui valoir le surnom de duchesse d’Abracadabrantès par Théophile Gautier. Il faut dire que Laure, étant donné son statut, s’est consolée avec un grand éclectisme auprès de personnalités comme le chancelier Metternich ou encore le jeune Honoré de Balzac. Ce dernier lui dédicacera la nouvelle parue en 1832, « la Femme abandonnée ». Titre prémonitoire puisque malgré sa célébrité, Laure d’Abrantès finit ses jours en 1838 dans la solitude et le dénuement. Elle qui écrivit : "Les femmes font les pires folies pour allumer une passion et prennent la fuite devant l'incendie", reçut un peu tardivement l’hommage de Victor Hugo lorsqu’il lui dédia cette apostrophe en 1846 : A Laure, Duchesse d’A…

« … C’est à nous cette fois de garder, de défendre,
La mort contre l’oubli son brave compagnon;
c’est à nous d’effeuiller des roses sur ta cendre. »

Mais laissons le dernier mot à l’auteur de la Comédie humaine, quand il parle de celle qui fut un peu sa muse, à moins qu’elle ne fut sa « Pygmalionne », ce qui lui va mieux : "Cette femme a vu Napoléon enfant, elle l'a vu jeune homme encore inconnu, elle l'a vu occupé des choses ordinaires de la vie, puis elle l'a vu grandir, s'élever et couvrir le monde de son nom ! Elle est pour moi comme un bienheureux qui viendrait s'asseoir à mes côtés, après avoir vécu au ciel tout près de Dieu !".
Même si elle est morte trop jeune, à cinquante-quatre ans, usée, opiomane et désillusionnée, Balzac et ses » illusions perdues » lui a rendu ses lettres de noblesse.

 

Lettre de la Duchesse d'Abrantès

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Laure d’Abrantès : femme de lettres, mémorialiste et héroïne balzacienne.

De 1815 à sa mort 1838, madame d’Abrantès en est réduite, « à l’âge de trente, par son défaut de prévoyance et d’économie, à vendre pièce à pièce les débris de sa fortune ». La providence prend, un temps, le visage de Balzac, qu’elle rencontre à Versailles. Sous son impulsion, elle entame tardivement une carrière de plumitive frénétique. Ses Mémoires en 18 volumes, commencent de paraître en 1831 ; ils lui rapportent soixante-dix mille francs, préludant, si l’on en croit les bibliographies, à une quinzaine d’ouvrages (dont Blanche, Louise, L’Opale, L’Amirante de Castille ou Les Deux Sœurs), sans compter les articles et collaborations multiples (elle nourrit le projet d’un ouvrage sur l’Espagne avec Custine et Nodier). « C’est de l’argent vivant ! » s’enthousiasme Balzac, annonçant bien de futurs développements de l’industrie littéraire.
« Il y a là, affirme le Dictionnaire de biographie française de Balteau, Barroux et Prevost, une amitié et une entraide littéraire, dont il ne faut pas méconnaître l’influence sur le roman balzacien. Le colonel Chabert, le médecin de campagne, La vendetta, la femme de trente ans, la Rabouilleuse, ont leur source sinon directement dans les Mémoires de la duchesse d’Abrantès, du moins dans les conversations qu’elle eut avec Balzac. »

Héroïne balzacienne, dans tous les sens du terme, Laure Junot n’évitera pas les suites de ses inconséquences, et mourut, dépossédée de tout, le 7 juin 1838 (à Paris) dans une chambre sans meubles de la rue des Batailles, veillée par une femme de chambre qui n’avait pas voulu l’abandonner.

Patrick Mauriès - Extrait de la note de l’éditeur : Madame d’Abrantès
Une soirée chez Madame Geoffrin (Le Promeneur – 2000)